Fortune critique

(Ont suivi son œuvre : Marcel Zahar, Georges Hilaire et Claude Roger-Marx)


Raymond Cogniat, Dictionnaire de la peinture moderne,
Hazan, 1954, p. 156-157

«Pendant des années, Legueult a fait partie de ce groupe d’artistes que l’on a appelé les «peintres de la réalité poétique», chacun d’eux étant animés de la même intention de conserver, d’une façon assez stricte, l’inspiration directe de la nature, mais transposée à travers leurs tempéraments respectifs.

Legueult se montre surtout attiré par la couleur qui transforme toutes ses compositions en un jeu extrêmement subtil d’irisations où les formes comptent moins par leur volume que par la tache colorée qu’elles proposent.

[…] Cependant il n’aboutit pas au scintillement impressionniste, car il est moins soucieux d’exprimer l’atmosphère que d’organiser des surfaces où jouent les accords inattendus de tons. L’art de Legueult s’apparente à la musique par une savante orchestration et des accords rares.

[…] Il nous introduit dans une poésie ou plutôt une féerie où les contrastes ont la fraîcheur et l’imprévu d’aurores printanières. Les formes se diluent dans ce monde magique où tout à une égale densité et il arrive qu’on ait la sensation, comme devant une toile de Bonnard, d’une certaine confusion, mais peu à peu les détails apparaissent qui recomposent les formes et ainsi donnent à cette poésie la valeur d’un langage secret.»


Article le plus riche et précis dans son analyse :
Raymond Cogniat, Galerie des arts, 1965

«Au risque de paraître paradoxal, je pense que Legueult, dont tous les tableaux sont des bouquets, même quand ce sont des femmes, même quand ce sont des paysages, n’est pas vraiment un peintre de la nature. […] L’art de Legueult est beaucoup plus aérien et immatériel, la nature y est complètement transposée. […] Il est possible qu’il y ait en lui une nostalgie de la nature, qu’il essaie de retrouver et d’imposer à ses souvenirs de citadin ces féeries d’enfant en vacances. […] Il aime les fleurs comme il aime les couleurs, avec une avidité gourmande, jusqu’à l’entassement, jusqu’à les accumuler comme dans une serre et non comme elles se trouvent dispersées dans la nature. Dans ses natures mortes, ses objets eux aussi sont colorés et fragiles comme des fleurs, les femmes aussi sont comme des fleurs, mais des fleurs créées par lui et par son rêve. Même son espace est un espace de citadin : il n’y a pas dans ses tableaux, fût-ce dans ses plus larges paysages, un horizon lointain ; la vue est tout de suite arrêtée par une atmosphère légère, transparente, mais infranchissable, à portée de main. La campagne est fermée, intime et quiète, comme un salon, un boudoir ; elle est un appartement clos sur sa douceur. […] Raymond Legueult est à l’image de son cadre, accueillant et timide, et défendu des atteintes extérieures par sa timidité même. […] Le grand mérite de Legueult est que, si fidèlement attaché à des sentiments peu actuels, il fasse une peinture qui reflète ses sentiments et pourtant reste d’une fraîcheur, d’une jeunesse par lesquelles il s’impose sans concessions dans le présent. Par son audace dans la liberté, elle pourrait figurer, depuis des années, sous les étiquettes d’avant-garde si son auteur avait le souci de se mettre en avant. Mais l’homme est discret et son art est éclatant. […] C’est art pourrait se situer aux convergences Matisse-Bonnard, […], à la fois par la fraîcheur des tons et la façon d’organiser l’espace par la couleur, non par le dessin en perspective ou le modelé. […] Dans l’époque où chacun cherche à faire prévaloir ses idées et sa personne, Raymond Legueult s’est contenté, modestement et en toute indépendance, de représenter le bonheur. […]

Sans attitude de combattant, sans chercher à surprendre, encore moins à scandaliser, l’art de Legueult est incontestablement un des plus indépendants, un des plus proches de la peinture pure, pouvant aussi bien se réclamer de la nature qui l’inspire que de l’abstraction dans laquelle un tableau avoue franchement que la préoccupation essentielle de l’artiste est dans le jeu des couleurs.»


Claude Roger-Marx, Le Figaro, 1973 

«Il entremêle les substances et les objets les plus divers sans tomber, malgré la multiplicité des touches et des timbres, dans le désordre ou l’éparpillement.» […] «Subtil mais sans préciosité, sensuel sans impudeur, aussi spontané que réfléchi, grave dans l’émerveillement, tel apparaît Raymond Legueult.» […] «Une couleur-lumière confère un dynamisme inattendu au statique même».


Marcel Zahar, Connaissances des arts, 1961

«Legueult n’achève pas plus de 6 toiles par an. Les tableaux ne sont pas menés d’une seule haleine. Notre auteur les laisse en attente (parfois 4 ans) et les reprend lorsqu’il éprouve de nouvelles certitudes sur leur devenir. Un tableau de Legueult représente une somme de méditations et de travaux parallèles ; il est l’aboutissement en peinture de très nombreuses recherches. Les dessins et les aquarelles sont des moyens d’approche qui s’imposent comme des œuvres remarquables». «Raymond Legueult est avant tout un coloriste». «Grand, le regard rêveur, affable, secret, solitaire.» «A mi-chemin entre l’impressionnisme et le tachisme, avant tout coloriste de la nature ensoleillée».


René Barotte, Terre d’Europe, 1974

«Un tel artiste dominait la désuète bagarre entre Abstraits et Figuratifs» […] «Eclectique, il n’avait pas de plus grand plaisir, quand il entrait dans la chambre de sa fille Anne, que d’y trouver, mêlées aux siennes, les toiles d’Estève, son ami, toutes proches de cette Abstraction qui l’a tenté lui aussi, en particulier dans ses dernières compositions.» […] «Il n’a cessé de nous inviter à partager son «printemps intérieur». Le mot est de Georges Hilaire.» 

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